Les Papotins sont des citoyens fédérateurs et des agents de l’exception culturelle française


Cinquante personnes d’âges divers, surtout des jeunes, viennent de diverses institutions et services, de familles de toutes origines et obédiences politiques ou religieuses. C’est plus que la quarantaine d’il y a quatre ans, et bien sûr plus que la poignée d’adolescents qui ont entamé cette aventure avec Driss El Kesri il y a plus de vingt – cinq ans à l’hôpital de jour d’Antony.
Chaque mercredi à 10h, ils viennent de toute la région, avec des éducateurs de leurs services, ou seuls s’ils le peuvent. Parfois, ils sont accompagnés par leurs parents jusqu’au seuil de la Maison des Métallos (qui a remplacé le Théâtre du Lucernaire, qui les accueillit longtemps). Quand c’est un responsable politique les accueille, il tient souvent à ce que ce soit dans le lieu même de sa fonction (l’Elysée, le Senat, le Quai d’Orsay, l’Hôtel de Ville) afin de les honorer.

Les journalistes atypiques du Papotin sont fédérateurs dans le monde du handicap.
Ils ont de 15 ans à 55 ans. Ils sont élèves de classes ordinaires, de classes intégrées, d’IME, d’hôpitaux de jour, de foyers de vie, de foyers médicalisées, de centres d’initiation au travail, de centre de travail protégés, ou même ils ne font rien de tout cela et sont à leur domicile dans l’attente de propositions. Ils s’écoutent deux heures durant et livrent leurs paroles ou leurs textes à l’appréciation, à l’approbation et à l’interaction des autres.

Ils sont fédérateurs dans le monde ordinaire.
Artistes de toutes disciplines aiment les rencontrer, leur parler, répondre à leurs questions, parfois disent-ils avec plus de sincérité que lors d’interviews dans les journaux du monde ordinaire. Les hommes politiques de tous bords se succèdent auprès d’eux et nous surprennent par leur capacité instantanée à quitter le langage de bois qu’ils réservent à des journalistes plus retors. On voit alors émerger les similitudes entre tous et s’exprimer des fonds d’humanité oubliée qui se livrent en partage. Car ailleurs, les discours politiques cultivent les différences. Ici, le rire et la douceur l’emportent même si on n’édulcore pas, dans ces échanges, les échos tragiques de l’existence.

Les papotins restent fédérateurs quand le sectarisme gagne du terrain. Ils le sont de plus en plus, ils le sont naturellement, alors que dans la société des tendances violentes, haineuses et racistes convergent, ce dont témoigne la presse ordinaire. Vivraient-ils dans un espace isolé, dans des bulles, à l’abri des conflits sociaux, dans un petit monde angélique qui leur est réservé ? Certes non. Leur univers est, dans le quotidien, un des plus durs qui soit. Y compris dans leur environnement immédiat, celui du handicap, leurs services d’accueil et leurs familles sont eux aussi traversés par des mouvements violents, des scissions, des anathèmes, parfois de véritables guerres – guerres saintes, guerres commerciales – souvent aiguisées par des politiciens aux vues courtes, relayées par des administrations suivistes et amplifiées par des medias. Pourtant écoutez-les : ils résistent, continuent à fédérer, et ils progressent encore dans cette voie.

Sur le plan culturel, nous voyons bien que leurs expressions artistiques ne sont pas des « petits exploits d’handicapés ». De même, dans la communauté, avec ce journal, ils sont des acteurs du lien social qui fédèrent autour d’eux, non pas par défaut, mais activement. En cela, ils sont des citoyens de qualité même quand ils ne peuvent voter (quand ils sont sous la tutelle de leurs parents ou de l’Etat).

Inscrits donc dans cette part de la France accueillante et généreuse, qui rallie, rassemble et unit les diversités, ils sont aussi, pourrait-on l’oublier, partie intégrante de cette exception culturelle française si enviée ailleurs (et qui bien sûr trouve des détracteurs dans son propre pays).

Le Papotin avait en 1990 « allumé une mèche » dans plusieurs centres,  comme le disait Gilles Roland-Manuel, un de ses fondateurs. Ces services ont créé à la suite plusieurs associations culturelles (dans les champs de l’écriture, de la musique, du chant, de la peinture, du théâtre). Elles ont alors alimenté plusieurs réseaux de créations et d’institutions en Ile de France (Turbulences ! Alternotes. ZigZagColor…).
En 1996, un ami canadien, Guy Tremblay, directeur de service dans l’Ouest du Quebec, s’exclamait auprès d’un autre, Jean-Claude Beauchemin, qui accueillait ces jeunes sur leur sol : « En France, la culture compte dans tous les domaines, aussi est-elle devenue importante là-bas pour l’accompagnement des autistes ». Depuis, des échanges, des transferts d’animateurs et d’expériences ont amené au développement de cet état d’esprit au Québec. Maintenant, « l’accompagnement de l’autisme par l’art » y est enseigné à l’Université.
Voilà. En 2016, ce journal atypique exprime toujours leur même besoin d’être fédérateurs dans leur environnement proche et leur contribution à l’exception culturelle française, pour qu’elle continue à diffuser et à susciter des vocations en France et dans d’autres pays.


Moïse Assouline,
Directeur de la publication,
Président de l’Association « Le Papotin – Fenêtre sur la Ville »

Vidéo de Pablo Porlan
Photos de Élise Llinarès