Lors d’une interview avec Frédérique Tissot pour un article en ligne à Libération, en date du 3 juillet 2001, je présentais le portrait de notre Compagnie.
Je suggérais alors, ce qui deviendrait le titre de cet entretien : Turbulences ! ou « les intermittents du handicap ».
Quelques temps après lors d’un rendez-vous, un dirigent en fonction à la Ville de Paris, homme d’humour et de sensibilité, réagissait de manière critique, arguant , à juste titre, que le handicap reste permanent, ne connaissant ni trêves, ni rémissions.
Ce que je cherchais alors à exprimer était sur deux registres.
Le premier sur un aspect symbolique où l’action culturelle et artistique confère une identité de substitution par rapport à celle d’une étiquette psychiatrique : bon nombre de fois, lors de représentations, de rencontres, d’échanges, de résidences , les « Turbulents » priment sur le diagnostic d’autistes ou psychotiques.
Le second aspect concerne la professionnalisation de quelques jeunes pour un minimum d’avenir social. L’idée était alors d’articuler souplement en alternance le travail rémunéré en tant que tel sous contrat, pendant les périodes de créations, de représentations, avec la possibilité de recouvrer l’allocation d’adulte handicapé, en dehors de ces périodes « chaud devant ».
L’avantage ainsi requis, évitait un statut de travailleur CAT, rémunéré en pourcentage minimum de SMIG, avec une législation du travail extrêmement réduite pour ces salariés particuliers, « protégés ».
De fait la perspective d’un salariat dans le domaine artistique reste pour notre action, intimement liée à la précarité.
Celle-ci représente pourtant un espoir, une issue idéale sur laquelle nous oeuvrons depuis quelques années par le projet de création d’un Espace Singulier Artistique et Culturel à Paris, destiné à trente cinq jeunes adultes.

Je mesure à présent, au vu de l’actualité concernant la réforme du statut d’intermittents du spectacle, combien la proposition était audacieuse, impertinente.

Turbulences ! dans son action quotidienne, couvre avec ses usagers ou partenaires de tâches, un éventail depuis l’indigence, la précarité, la notoriété. Autant de strates correspondant à la réalité de notre travail ou collaborations artistiques.
L’indigence pour la base même de notre démarche, puisqu’elle concerne les « pas calculés » de la culture, encore que le principe de démocratie culturelle développe depuis quelques années, bien mince encore par rapport à certains pays d’Europe ou Outre-atlantique, la considération pour ceux qui sont exclus de cette sphère.
La force vive du travail est celle des intermittents, artistes participant aux répétitions, créations, précarisée devant les incidences de la réforme actuelle du statut.
Les permanents de l’action, sont eux des êtres à la confluence hybride de conventions collectives du médico-social et du culturel.
Enfin, les « locomotives », artistes consacrés, réputés, cautionnent la démarche par sympathie, militantisme. Eux, se trouvent être au-delà des nécessités, pas forcément de façon durable… Les modes évoluent, les goûts changent, le talent est aussi affaire de critères fabriqués, « académisés ». Seules de rares œuvres traversent les époques.
Mais aborder la question du vieillissement des artistes risquerait d’amener la réflexion sur un terrain de plus en plus pentu !
Chaque niveau se complète dans une dialectique dynamique, le point commun à chacun étant le travail régulier.
Intermittents ou non, le travail requiert une discipline exigeante et ne connaît pas de pointillés : arpèges, arabesques, figures, gammes, training… Il est constant.
Il serait absolument regrettable, expressément dommageable, que ce front commun de travail artistique ne présente désormais un autre trait d’union, celui de Personnes en Situation de Handicap Social !

En dernier lieu, je souhaite rappeler que la culture, omniprésente, relève de l’intérêt général.
L’action humble que nous poursuivons à Turbulences s’inscrit dans une contribution politique à la restauration du lien social, mis à l’épreuve et à défaut dans la réalité quotidienne.
Métissage des différences, connivence des générations, cosmopolitisme des cultures d’origine, convivialité des voisinages, notre maillage artistique est celui d’individus dans un concept d’écologie « humaine ».
La médiation artistique est notre outil d’une Culture nourrie au lait des artistes.
Cette dernière participe dans une antienne marxiste, à la reconstitution de la force de travail, elle induit également, dans une perspective libérale, des retombées économiques périphériques importantes pour les particuliers, les villes, les régions. Sans compter le prestige, les honneurs, le retentissement national, international.
C’est souvent la possibilité individuelle de transcender son quotidien.
Alors respectons, comme des artisans conscients, l’outil de travail.

L’exception française devrait être la règle commune.
Ne faudrait-il pas substituer au principe « salvateur » d’une réforme dans sa dimension sacrificielle, la notion de Devoir de Solidarité, faire preuve d’imagination dans l’écoute des concertations de terrain.
La critique est certes facile, aisée, rappelons toutefois que l’Art est difficile.

A ces notes me revient en mémoire la légende du joueur de flûte d’Hamelin. Elle prend à mes yeux un sens métaphorique nouveau : et si, après l’ingratitude du Bourgmestre et des villageois, le musicien partait avec la vie, laissant libre cours à l’envahissement des rats aux ventres féconds ?

Philippe Duban
Responsable de la Compagnie « Turbulences ! »