Pourquoi le théâtre, l’art en général sont-ils si importants pour les populations les plus fragiles ?


La question de la place que l’on accorde à l’art dans la société est cruciale, car cette question est celle de l’émancipation de chacun, dans un mouvement qui conjugue l’épanouissement personnel et l’engagement pour la « chose commune » qu’est notre République, ses valeurs, notre en-commun.

L’art est vecteur de cette élévation, et le théâtre particulièrement : parce qu’il est un art du dire et un art du présent, il est le terrain privilégié de la mise en contact. Le théâtre ne peut se faire et se vivre que collectivement : c’est le spectateur qui, en entendant ce qui est dit par l’acteur, reçoit le sens et par là l’accomplit ; sans public, le texte de théâtre reste lettre morte. Dès lors, le théâtre est un espace à cultiver absolument pour créer et entretenir le lien entre tous ceux qui forment société et n’ont pourtant pas toujours l’occasion de s’adresser la parole ni même de se rencontrer. Que l’on assiste à un spectacle ou que l’on participe à un atelier de pratique théâtrale, le théâtre offre les outils pour permettre à chacun d’aiguiser les siens, d’élargir son imaginaire, de forger son esprit critique. Ces outils-là sont indispensables à tous, et plus particulièrement encore à ceux qui n’ont pas beaucoup le loisir, par ailleurs, de nourrir les capacités symboliques de leur compréhension et de leur sensibilité. Le théâtre doit rester un lieu ouvert, libre, de disponibilité absolue pour ces personnes-là, un endroit où puiser régulièrement des ressources.

La pratique artistique devrait à ce titre être un droit pour tous et non un privilège réservé à ceux qui en ont les moyens ou l’habitude. Pratiquer un art, c’est apprendre à vivre dans l’écoute de l’autre, dans un rapport sensible à son environnement : autrement dit, c’est se donner une chance de récréer du lien entre les populations les plus visibles d’une société et celles qui vivent et ressentent leur place sur le mode de l’exclusion. Il s’agit de l’amélioration du bien-être de tout individu, mais bien au-delà de l’amélioration du « vouloir-être » de chacun au sein du groupe. Parce que l’art est un terrain merveilleux pour aiguiser sa singularité et donc reconnaître en retour celle des autres, il participe à forger le désir, chez chacun, d’être dans un projet commun. C’est une racine de ce sentiment qui consiste à se sentir concerné par les autres ; c’est un socle de la citoyenneté.

A l’ARIA que j’ai fondée en Corse ou au Centre dramatique national des Tréteaux de France, je m’efforce d’être dans un engagement total vis à vis de ces questions. Le poète Rabindranath Tagore a dit « Jamais une lampe éteinte n’a pu en allumer une autre » : des gens passionnés engendrent à leur tour de la passion, si chacun fait avec chacun. Toutes les activités que je mène et initie vont dans ce sens.

Robin Renucci, Directeur des Tréteaux de France
http://www.treteauxdefrance.com/

Vidéo de Élise Llinarès